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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 15:29

Il y eut l’attentat et tout de suite après, la mobilisation générale. C’était l’été 1914 avec sa chaleur âcre du mois d’août et ses tons délavés qui couvraient les paysages. Les gens comme la nature revêtaient des couleurs passées, ils étaient blafards, ils étaient comme anesthésiés par la nouvelle. Une guerre, encore une ! qui aurait dit qu’elle arriverait comme ça, après l’assassinat de l’héritier d’un trône si lointain ! Malgré tout je restais insouciant, je venais tout juste d’avoir vingt-deux ans et je passais tout mon temps libre avec Marie.

À l’usine où je travaillais sur la chaîne de conserves de fruits, les hommes parlaient bas. Je les entendais chuchoter que notre tour viendrait et qu’il faudrait bientôt partir pour combattre nos ennemis, les Allemands. Les jours passant, certains clamaient qu’ils allaient s’engager dans ce combat pour la France, d’autres préféraient prier pour ne pas être obligé d’y aller et d’autres encore faisaient profil bas et se taisaient. Des clans s’étaient formés et ils commençaient à se regarder en chiens de faïence. Moi, je me tenais à l’écart des conversations des hommes.

Les femmes aussi bavardaient dans la stricte pièce sombre où le patron permettait une petite pause dans la journée. Marie était parmi ces femmes inquiètes et tristes de voir bientôt partir leurs fils, leur mari, leur père ou leur frère. Je l’observais de loin, pour ne pas éveiller les soupçons sur notre liaison.

Marie était la fille du patron, mais elle venait souvent dans l’usine distribuer des boissons rafraîchissantes aux femmes quand la chaleur se faisait encore plus lourde. Les ouvrières lui étaient reconnaissantes de cette humanité, de cette proximité. C’est d’ailleurs elle qui avait obtenu de son père que les employés puissent profiter d’une pause pour se délasser de leur travail harassant dans le milieu de la journée.

Je l’admirais pour ça. Cette jeune femme si intelligente, si libre !

Je la regardais se déplacer, comme aurait pu le faire un ange, un peu au-dessus du sol, aérienne dans ses robes diaprées et gaies.

-       Elle est pas pour toi.

Germaine, ma sœur, elle aussi ouvrière à l’usine, s’était rapprochée de moi.

-       De quoi tu parles ?

-       De la Marie. Si tu crois que je l’ai pas vu ton petit manège.

-      

-       Je te préviens, juste.

-       Ça va. C’est pas tes oignons.

Germaine avait raison…Comment, Marie, avait-elle pu être séduite par moi ?

Je n’étais qu’un ouvrier comme les autres qui sentait la sueur et le labeur. Je n’avais pour moi ni l’instruction ni la finesse d’esprit d’un Martin, cet instituteur qui lui tournait autour depuis belle lurette. Pourquoi m’avait-elle choisi moi ?

Ces questions, je ne me les posais que lorsque embringué dans la guerre, je me retrouvais déchiré dans la fosse d’une tranchée, labouré et exténué par les combats.

Mais avant d’être mobilisé, avant de partir pour cette boucherie inconcevable, je n’étais qu’un jeune homme inconscient et léger. La guerre pourtant toute proche restait vague pour moi. Je n’y pensais pas, je n’avais d’yeux que pour Marie, petite fée légère et grave à la fois.

Dès que nous le pouvions, nous nous retrouvions dans notre repère secret, une petite ruine à une demi-heure de marche de l’usine sur le sentier qui menait au col Ferret.

 Là, isolés, entre les murs anciens abandonnés où jamais personne n’osait se rendre car ils avaient la réputation d’y abriter les esprits de sorcières ancestrales, là, nous étions bien. Nous parlions peu, je n’avais jamais su comment parler aux filles, je me contentais de les embrasser simplement, cela me satisfaisait et elles ne me repoussaient jamais.

Avec Marie c’était différent, elle me fixait de ses yeux clairs et frondeurs et j’oubliais qui j’étais, j’oubliais mes origines modestes et je rêvais de mon avenir avec elle. Adorable mutine, jolie comme une peinture d’art, miniature dessinée de main de maître, Marie m’envoûtait. J’aimais Marie et, je le sentais dans mon cœur qui explosait à chacun de ses baisers enflammés et parfumés, Marie m’aimait.

 

Un matin, les gendarmes vinrent à la maison, et ils expliquèrent à mes parents que ce serait bien si j’allais me battre au côté de mes camarades, qu’il le fallait, pour la France. Moi je vis ce qu’un retour triomphal pouvait m’apporter. Marie n’était pas de mon monde et même si j’économisais pendant toute ma vie je ne pourrais jamais être assez riche pour demander sa main et me faire accepter par ses parents. Je n’étais qu’un petit ouvrier ignorant, travaillant dur sur une chaîne, reproduisant chaque jour, chaque instant, le même geste ridicule qui consistait à coller des étiquettes sur des boîtes rondes, métalliques.

La guerre devait être brève, pas plus de trois ou quatre mois, c’était ce qu’on pouvait entendre

des conversations dans les bars. Alors, je m’y engageai, je ne le savais pas encore, pour mon plus grand malheur.

Avant que je parte pour de bon, Marie et moi, nous étions rejoints dans notre petit nid, au sein de notre maison délabrée. C’était un dimanche en fin d’après-midi, j’avais apporté du vin, un casse-croûte  et une couverture en pilou pour la poser sur le sol cabossé et permettre à Marie de s’allonger douillettement pour regarder le ciel et ses étoiles.

Le ciel en était farci ce soir-là, il scintillait partout et à l’occasion une étoile filante le perçait brièvement.

Les yeux de Marie brillaient comme les étoiles du ciel et malgré son sourire, des larmes traversèrent ses joues pâles. Elle pleurait la pauvre, elle semblait dire : « ne pars pas ! ne pars pas ! je t’en supplie. »

Elle ne me dit rien de tout cela, elle s’abstint de supplier et préféra s’extasier devant les astres s’offrant à nous.

Sa voix, habituellement si ferme et directe, tremblait et semblait s’éteindre par moments comme une chandelle trop consumée, au bord de l’extinction. Je la serrais contre moi et je pus enfin lui souffler à l’oreille ce que je n’avais jamais osé lui dire, tant elle m’intimidait jusqu’alors. Maintenant, je me sentais plus fort, je lui confiais tout mon amour et je lui promettais de revenir vite pour l’épouser et qu’après la guerre, son père et sa mère ne pourraient rien me refuser.

Jamais, je n’avais tenu de corps aussi frêle dans mes bras, jamais je n’avais caressé de cheveux aussi doux. Ses boucles brunes dégringolant juste au-dessus de moi, vinrent conquérir mes épaules en cascade, ses larmes chaudes qui ravinaient ses joues aux rondeurs de l’enfance, s’égrainaient sur mes lèvres comme une pluie d’automne salée.

Je l’aimais, je l’aimais tant ! Nos deux corps, pour la première fois, ne firent plus qu’un et c’est sans un mot que nous nous perdîmes dans nos étreintes fusionnelles. 

 

J’emportais avec moi le moment inoubliable partagé avec Marie, j’emportais ce secret et cet amour infini qui, je le croyais fermement, me donnerait tout le courage nécessaire pour me battre. Mais la guerre n’est pas comme on se la figure, elle est sournoise et cruelle et bien que Marie ne quitta jamais mon esprit, il y eut maintes tristes et effroyables périodes où je perdis courage.

Pendant à peu près un an nous traversâmes le pays pour combattre avec mon régiment qui subit tant de perte que je m’estimais heureux d’en être encore l’acteur et d’accueillir avec mes rares camarades de la première heure les nouveaux arrivants.

Les jours de courrier nous exultions.

-       Une lettre pour toi La Débrouille !

La Débrouille c’était le surnom qu’on m’avait donné en raison de mon habileté.

« Bien cher frère, j’espère te trouver en bonne forme… Tu dois être dans les tranchées maintenant… fais bien attention à toi…est-ce que tu mets l’écharpe que je t’ai envoyée pour te  tenir chaud et… pour, Marie fais-toi une raison, oublie-la. Andrée m’a appris qu’elle est partie précipitamment, depuis bien longtemps, chez sa tante… Papa a été malade, on a dû faire venir le docteur… on t’embrasse tous, Germaine. »

Depuis six mois, déjà, ou plus encore comment savoir nous perdions la notion du temps et les calendriers ne nous aidaient souvent qu’à repérer les saisons, nous avions pris une sorte de relais dans une tranchée au Nord Est de la France.

L’hiver était sorti de sa léthargie subitement et nous avait surpris quand le moral des troupes était déjà au plus bas. Le froid me brûlait les doigts et mes lèvres dures, fendues à maints endroits et restant ouvertes, me forçaient à respirer par la bouche l’air pestilentiel qui régnait autour de nous. La boue de la tranchée était devenue une carapace sur mon uniforme, me protégeant, je tentais de le croire, des projectiles de l’ennemi.

Il était en face, à guetter le moindre mouvement dans notre camp. Je l’imaginais  monstrueux, se dressant telle une machine froide et sans pitié, prête à nous dévaster, nous massacrer.

La veille on nous avait envoyé en avant pour franchir le rebord de la tranchée, à découvert, nos corps exposés aux balles qui sifflaient de toutes parts. J’avais peur, mes dents se choquaient entre elles avec tant de résonance que mon camarade Louis, aussi peu rassuré que moi, m’implorait du regard de faire cesser ce bruit. Comme si ce petit claquement pouvait réveiller le monstre de ferraille qui nous menaçait, là-bas de l’autre côté des barbelés.

À la suite de nombreuses tentatives nous dûmes regagner notre tranchée.

Le vent se leva et son souffle finit après des heures exposés à sa rogne par nous anesthésier le corps et finalement l’esprit.

Mes yeux, seule partie de moi encore mobile, s’arrêtèrent sur Louis. Il semblait tout juste sorti de l’enfance, des tâches de rousseur recouvraient les ailes de son nez trop court. Je vis à son regard fixe qu’il était parti, qu’il avait quitté cet enfer définitivement. Le froid, la peur et aussi les salves de tirs qui venaient d’éclater avaient eu raison de lui. Un filet de sang s’échappa de sa bouche enfantine.

Ma poitrine se serra et mon souffle se fit plus court. Je cherchais l’air dans le ciel d’un bleu cyan parfait quand une petite forme luminescente et blanche passa au-dessus de moi. Comme un ange descendu du ciel pour me protéger et me permettre de retrouver, Marie, ma Marie, mon amour, ma vie.

Il était temps pour moi de rentrer, de quitter ce chaos et cette vie sauvage. Il était temps de saisir ce signe, cette forme immaculée flottant, légère comme le pétale d’une fleur printanière pour sortir de cet enfer.

Je n’avais pas eu de permission depuis des mois et les précédentes ne m’avaient pas donné la possibilité de rentrer chez moi pour retrouver la chaleur des miens. La seule compensation de ces repos  mal distribués était de me protéger un temps du spectacle d’un carnage sans nom et des morts violentes de mes camarades.

-       Tu veux une clope ?

Mathieu me sortit de mes pensées.

-    À quoi tu penses ? à ta bonne amie ? Tu as une lettre ?

-       Non, pas de nouvelle de Marie, plus depuis un moment… C’est un secret. J’en ai juste de ma sœur, pas très souvent.

-       Ah ! ah ! Marie est une femme mariée, hein ? se moqua-t-il en me tendant la cigarette.

Je l’allumais et tirais sur ma première bouffée avec une telle force qu’elle m’enflamma la poitrine comme un brasier et pourtant je la dégustais cette cigarette comme si elle pouvait être la dernière. 

-       Ah ! ça fait du bien…

-       Alors tu m’en dis plus sur ta Marie !

-       C’est la fille de mon patron à l’usine.

-       Une bourge alors ! tu t’embêtes pas mon cochon !

Il réussit à me tirer un petit sourire et je m’autorisais un moment de détente.

     -     Des nouvelles de Robert ?

Robert avait choisi de fuir la guerre en abandonnant son poste.

-       Tu n’as pas su pour Robert ? Ils l’ont rattrapé à vingt bornes d’ici, il est passé en conseil de guerre et après ils l’ont exécuté, au peloton !

-       Putain de guerre !

-       Ça tu l’as dit, c’est une putain de guerre.

Je pensais à Alphonse qui avait voulu dégager des barbelés son jeune frère agonisant, un coup de mitrailleuse les avait terrassés et envoyés ensemble, au ciel. Puis à Paul le pauvre qui avait perdu la raison et s’était promené à découvert dans le No man’s land comme dans un pré, ramassant des restes humains comme s’il s’agissait de fleurs. Un obus l’éclata en mille morceaux.

La boucherie continuait et elle ne cesserait jamais et je n’avais qu’une chose en tête rejoindre Marie, la tenir dans mes bras, respirer son parfum, caresser ses mains fines, me perdre en elle et oublier ce cauchemar, oublier l’horreur.

Je voulais être blessé juste suffisamment pour ne pas mourir et juste ce qu’il fallait pour être évacué. J’arpentais, avec difficulté et lassitude, la tranchée boueuse à la recherche d’une pointe rouillée ou souillée qui une fois sous ma peau pourrait m’infecter, un peu, c’était une combine que Mathieu avait eue d’un autre. C’était un simple truc pour quitter cette pourriture, cette saloperie de guerre, juste de quoi fuir et rentrer chez moi.

J’étais désespéré.

-       La Débrouille !

-       Oui, mon commandant.

-       Tu vas te rendre sur le poste avancé, en éclaireur, voir ce qu’il se passe là-bas. Ça fait plus de six heures que j’y ai envoyé Maurice. Je trouve ça louche qu’il soit pas encore rentré. J’ai bien peur que les boches aient pris le contrôle de la ruine. Alors tu te fais discret et tu me zigouilles tout ce qui n’est pas Français.

-       Bien mon commandant.

Maurice, on le surnommait La Danseuse car il s’arrangeait toujours pour passer entre les balles et éviter les obus. Il était illuminé, presque fou, il n’hésitait jamais à exécuter les ordres les plus discutables et il fonçait, persuadé qu’une bonne fée le protégeait. Six heures sans nouvelles, ça signifiait qu’il était claqué et que moi j’allais le suivre, je n’en réchapperais pas. J’étais mort, s’en était fini de moi, de mes rêves, de Marie, car il me fallait pour accomplir ma mission traverser le No man’s land, franchir la gadoue et la petite bute où tant de soldats s’étaient faits crever.

Je n’avais plus de larmes à verser sur mon visage sali par les poussières, seules des sueurs froides laissaient de petites traînées claires le long de mes tempes où mes cheveux gras se collaient par paquets. Je regardais mes mains tremblantes, mes ongles noirs de terre, mes paumes gercées. J’écoutais mon cœur vibrer palpiter une dernière fois dans mon ventre serré qui me torturait de douleur.

Je me hissais hors de la tranchée lorsqu’un obus éclata à quelques mètres de moi… Ma dernière image fut celle du cratère creusé dans le sol et sa gerbe de terre s’élevant dans le ciel comme un feu d’artifice opaque et sanglant, ma dernière pensée ne fut que pour elle, Marie, ma petite Marie.

 

Lorsque je me réveillais, j’étais dans un hôpital de fortune. J’avais été évacué immédiatement après l’explosion de l’obus qui avait tué mon commandant et plein d’autres soldats malheureusement sur sa trajectoire. Des éclats s’étaient plantés partout dans mon corps et même dans mon crâne. Je souffrais atrocement, tant que les médecins avaient décidé de m’injecter de la morphine jusqu’à mon rétablissement. Cela dura des mois, des mois d’images floues, de vagues sensations, de cauchemars abominables.

Puis un jour, les images furent plus claires. Juste en aplomb deux yeux verts m’observèrent.

-       Marie ! m’écriais-je.

-       Non, désolée, je ne suis pas Marie. C’est votre fiancée, non ?

J’eus l’impression que la question lui avait échappé. Un halo rosé enflamma ses joues.

-       Vous l’avez souvent appelée quand je vous veillais... Moi c’est Pauline.

Elle me tendit une main carrée chaude et pleine d’énergie et je sentis sa compassion à son contact.

-       Je suis votre infirmière… Vous revenez de loin, Gaspard.

-       Combien de temps ?

-       Longtemps… Cela fait plusieurs mois que je suis à votre chevet et avant moi il y a eu Jeanne. Tenez, elle me tendit le calendrier, nous sommes le 13 juin 1917 et vous êtes arrivé en janvier.

Un silence gêné ponctua sa phrase.

-       La guerre est finie ?

-       Non, malheureusement, elle n’est pas finie, mais vous allez pouvoir…

-       Rentrer chez moi ?

-       Oui, je vous le promets, dès que vous aurez repris des forces.

Elle avait parlé avec la douceur d’une maman qui se veut rassurante pour son enfant. Pauline raviva mes espoirs de retour.

 

Ils m’avaient retiré le bout de ferraille de la tête, j’en gardais une imposante cicatrice sur le sommet du crâne, bientôt cachée par ma chevelure abondante. Mon corps s’était remis de ses multiples contusions et blessures mis à part une petite perte de mobilité à la hanche. Quelques semaines suffirent à me reconstituer et enfin je pus rentrer.

Dans le train qui me ramenait chez moi, j’eus le temps de penser à mes parents, ma sœur et aussi et surtout à Marie. Comment m’accueillaient-ils après trois années sans les voir, presque sans nouvelles. Marie m’avait-elle oubliée ? Au fond, la guerre n’avait servi à rien. Je rentrais sans gloire, affaibli, maigre et boiteux, je me sentais un peu minable, loin du jeune garçon conquérant et vaillant que j’avais pu être. J’étais certain que Marie ne m’avait pas attendu et qu’elle avait épousé Martin l’instituteur, et finalement c’était mieux comme ça.

La nuit était tombée lorsque j’arrivai à la gare, exténué par le long voyage. Le ciel s’était peu à peu rempli d’étoiles, il me rappela ma nuit avec Marie à la ruine et j’eus un pincement au coeur. Je reconnaissais les odeurs d’herbe coupée, de bois humide. J’étais chez moi, enfin !

De la gare, il me fallait marcher environ vingt bonnes minutes pour gagner la maison de mes parents. Ces vingt minutes furent les plus longues de ma vie. Enfin devant la porte, j’entrais non sans une certaine appréhension.

Je lus la surprise sur leurs visages fatigués, soucieux et vieillis car je crus qu’ils ne me reconnurent pas au premier abord. Soudain, ma mère et ma sœur s’accrochèrent à moi comme les breloques d’un bracelet et se mirent à pleurer, parler fort, questionner, embrasser, remercier le ciel. Mon père, lui, assis sur sa chaise spectateur ne bougea pas d’un pouce, sur ses genoux un marmot gazouillait. Puis, il se décida à parler.

-       Te voilà de retour mon fils.

Je ne saurais l’expliquer, mais, à ses mots je fondis en larmes et je tombai à genoux. Je chassais toutes les horreurs, les monstruosités, les atrocités dont j’avais été le témoin et l’acteur durant ces trois longues années, dans le flot de mes larmes contenues depuis si longtemps. Je pleurais mes amis, mes camarades, mes complices, tous ces malheureux perdus à jamais. Je pleurais sur mon retour pitoyable alors que je le souhaitais triomphal.

Mon père poussa en avant l’enfant avec une délicatesse que je ne lui connaissais pas. Je remarquais le va et vient de sa pomme d’Adam et son visage adouci par les années même s’il s’était creusé.

-       Va Baptiste, n’aie pas peur. Dis bonjour.

Je regardais mon père étrangement, quand l’enfant aux yeux clairs m’encercla de ses petits bras potelets comme s’il me connaissait depuis toujours. Je cherchais du regard Germaine qui  se tenait en retrait dans un coin de la pièce d’où je perçus quelques sanglots étouffés.

-       C’est ton fils ? demandais-je surpris.

-       Non, c’est l’enfant de Marie, le tien. C’est l’enfant de votre amour. Je me suis trompée, rajouta ma sœur…

À côté d’elle, dissimulée dans l’ombre, j’aperçus la pointe chatoyante d’une robe vibrer. Marie, ses yeux clairs rougis par l’émotion, apparut dans la lumière, je m’élançais dans ses bras tendus, l’enfant solidement attaché à mon cou…

 

 

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Published by sylvie - dans nouvelle
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