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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 12:54

Il faisait froid sur le scooter de Robin et bien que Maya ait endossé son manteau de laine, l’air glacé la transperçait. Heureusement, le voyage ne fut pas très long. Déjà, au loin, se profilait une cité formée de bâtiments gigantesques, tels des colosses de pierre inertes, assoupis, depuis la nuit des temps. C’est dans ce grand ensemble d’immeubles rectangulaires gris et silencieux, que vivait Karim.

Robin insista pour accompagner sa jeune sœur jusque devant l’entrée du bloc B2. Ils traversèrent une vaste cour, à leur droite un petit centre commercial constituait le cœur, l’organe vital de la cité. Même si les voies étaient désertes, on entendait de la musique exotique émaner de ce lieu de rencontre. Ils poursuivirent leur chemin droit devant et gravirent des escaliers menant sur une autre place agrémentée d’une sculpture aux formes ovoïdes.  Enfin, après avoir tourné un moment, ils repérèrent le bâtiment B. Robin lâcha Maya au pied de l’immeuble et en frère responsable il attendit qu’elle disparaisse dans le hall avant de partir. Des graffitis recouvraient les murs extérieurs qui par la même avaient perdu leur couleur d’origine. À l’intérieur, le couloir avaient profité de semblables décorations. Maya était fascinée,  chaque mot écrit, chaque dessin peint lui racontait une histoire. Sur les boîtes aux lettres ornées, elles aussi, on pouvait à peine lire le nom et l’étage des locataires.

- Pourvu qu’il n’habite pas au douzième, se dit Maya.

Concentrée devant la multitude de boîte à lettres car il en avait un mur entier, elle n’entendit pas qu’on approchait.

- Maya !

Maya se retourna, surprise d’entendre une voix familière.

- Madame Hilly !?

Le professeur avait quelque chose de changé. Ses cheveux blonds lâchés adoucissaient ses traits et la rajeunissait considérablement.

- Tu cherches quelqu’un, je peux t’aider peut-être ?

- Oui, ce n’est pas de refus… je cherche la Famille de Karim Bélouel.

- Ils sont au troisième, viens je t’y emmène.

Elles commencèrent leur ascension par les escaliers car l’ascenseur était  une fois de plus hors d’usage.

- Vous vivez ici ? questionna la fillette.

- Non… non, je viens de temps en temps pour faire du soutien scolaire ou aider à rédiger des lettres, des demandes d’emploi, alors je me suis fait pas mal d’amis, tu vois… Aujourd’hui j’étais invitée… et toi, tu viens voir Karim je suppose.

- Oui, c’est un camarade… j’ai un petit service à lui demander.

- Voilà, nous sommes arrivées. C’est la porte de gauche. Bon… à lundi, Maya.

- Oui, à demain Madame Hilly.

 

Maya marqua un temps avant de sonner. Puis, enfin elle pressa le bouton, Karim l’accueillit et l’invita à entrer.

L’appartement était peu meublé mais très coloré. Les murs aux couleurs chaudes conféraient au lieu une grande intimité. Une odeur forte d’épices planait et  rajoutait à l’exotisme du lieu.

Il y avait sur le sol du salon un magnifique tapis finement ouvragé. Sur la table basse, disposé au centre de la pièce, trônait un service à thé en argent. De la vapeur s’en échappait ce qui fit penser à Maya qu’elle arrivait au beau milieu d’un moment de réunion familiale. Adossés à chacun des murs, installés sur des poufs de cuir jaune, un certain nombre de personnes assises et discrètes semblaient attendre.

De fait, son apparition avait coupé net le brouhaha des conversations. On guettait les réactions de l’invitée, on était curieux de sa personne. Maya était confuse, intimidée par tous les regards scrutateurs qui convergeaient vers elle. Cependant, elle balaya du regard cette sympathique assemblée et découvrit des visages aux teints hâlés, aux sourires empreints de gaieté et de bonté. Ils portaient des vêtements très amples et si colorés qu’on les aurait dit sortis d’une peinture.

Karim la présenta. Maya fit connaissance de son père, de ses deux frères, d’une cousine et de deux oncles qui selon les dires du garçon ne constituaient qu’une infime partie de sa famille. Chacun s’appliqua à la saluer d’une parole de bienvenue. Puis, ce fut au tour de la mère de Karim. Celle-ci déboucha de la cuisine chargée d’un plateau couvert de gâteaux plus appétissants les uns que les autres. Elle dit :

  -Viens, entre n’aies pas peur.

C’était une femme de corpulence imposante animée d’une grande vitalité. Ses gestes étaient précis. Elle servait le thé à la menthe à l’orientale en tenant la théière loin au-dessus de chaque timbale, la ramenant au plus près et passant de d’un verre à l’autre sans marquer la moindre pose. Maya contempla la petite mousse se formant à la surface qui donnait au breuvage un aspect de légèreté. 

Elle s’assit sur le tapis, se débarrassa de son sac et de son long manteau rouge car il faisait bon. Karim, l’accompagna sans un mot, il se contenta de rester à ses côtés.

- Tu aimes le thé ? demanda la mère.

- Oh ! oui, j’aime beaucoup le thé, mais encore plus le thé à la menthe.

- Tiens… attention de ne pas te brûler, c’est très chaud…

- Je vais tâcher de faire attention… Merci Madame.

- Alors, tu as besoin d’un service, à ce qu’il paraît ? dit-elle.

Tout en lui parlant, elle passait d’une personne à l’autre distribuant sa boisson chaude avec adresse.

- Heu… oui… mais c’est confidentiel. Balbutia-t-elle.

- Ne t’inquiète pas, ici, il n’y a que des gens de confiance… Alors, qu’est ce qu’on peut faire pour toi ?

Tous les grands yeux noirs se figèrent sur elle et Maya qui n’était déjà pas si grande se sentit plus petite qu’une fourmi.

- Hé bien… j’ai là des lettres qui sont écrites, je crois en langue arabe…

 J’aurais besoin qu’on me les traduise. Alors, j’ai pensé que Karim pourrait peut-être m’aider…

De concert, le groupe explosa d’un grand éclat de rire sauf Karim qui lui piqua un phare monumental. Maya se demanda quelle bêtise, elle venait de prononcer. Embarrassée, elle se tourna alors vers son ami pour l’interroger du regard, mais celui-ci avait la tête baissée et le nez dans son verre. Certains riaient aux larmes, d’autres se frappaient le genou, ou alors ouvraient grand leur bouche pour laisser saillir un cri strident à la manière d’une sirène.

- Qu’est-ce que j’ai dit de si drôle ? osa questionner Maya.

- Je ne sais pas lire l’Arabe, grommela Karim tout penaud.

- Il n’a pas voulu l’apprendre ! Intervint sa mère en s’essuyant une larme au coin de l’œil avec le bout d’un torchon.

- Oh ! mais ce n’est pas grave, lança, Maya pour désamorcer l’humiliation de son ami. Je vais m’arrang…

- Pas grave ! releva le père en se levant d’un bon et se retournant vers sa femme. Non mais tu entends ça, Waria ? pas grave ! refuser ses origines ça n’est pas grave mademoiselle ?

- Oh, mais ce n’est pas ce que je voulais dire… se rattrapa Maya de plus en plus embarrassée.

- Et que vouliez-vous dire mademoiselle ?

- Je voulais dire que ce n’était pas grave pour moi, mais pas pour lui, c’est tout…

- Arrête papa ! il te fait marcher… viens on va voir mon grand père. Lui au moins il ne se moquera pas de mon ignorance. Argua Karim avec un brin d’insolence.

- Toutes mes excuses Mademoiselle Maya, j’espère ne pas vous avoir blessée… vous comprenez l’humour, j’en suis sûr ! j’en suis même certain…

Karim avait déjà attrapé Maya par le bras pour l’entraîner dans une autre pièce. Elle tenta de répondre au père qui s’adressait à elle sans discontinuer mais en vain, de toute façon les rires intempestifs auraient sans doute couvert sa voix.

- Ils me soûlent mes parents, tu peux pas savoir à quel point ! et tes parents à toi, ils sont pareils ?

- Ben, mon père est moins rigolo… il est vraiment, comment dire, triste… remarque, vue que ma mère est morte, c’est peut-être normal.

- Mince, excuse, je ne savais pas… j’avais oublié.

- Bah, c’est pas grave.

- Pas grave ! non mais écoutez-moi cet énergumène ! pas grave ! fit-il en imitant son père.

Devenus complices ils éclatèrent de rire.

- Voilà, on est devant la chambre de mon arrière grand père. Il est très très vieux, tu vas voir, il a cent quatre ans.

- Ça alors, cent quatre ans ! tu en as de la chance d’avoir un grand-père aussi vieux. Il doit être fatigué, à son âge ?

- Un peu, mais pas tant que ça… c’est un phénomène ! Ah oui, il est un peu sourd. Il faudra que tu parles un peu fort.

Karim ouvrit la porte et Maya resta figée sur place lorsqu’elle entrevit le grand monsieur.

Il était assis près de la fenêtre sur un large fauteuil en rotin au confort sommaire. On lui avait rajouté quelques oreillers de satin pour le caler et parfaire à son bien-être. Ses genoux pliés, remontaient haut devant lui et laissaient deviner combien il devait être grand. Ses mains, longues et fines accrochées vigoureusement aux accoudoirs telles les serres d’un aigle majestueux en disait long sur sa pugnacité sa vigueur à vouloir vivre. Il ne faisait pas partie de ces vieillards qui attendent la mort comme une délivrance, on le sentait habité par une vie riche et pleine et un désir très fort de la poursuivre. Son sourire, la sérénité de ses traits, de ses rides presque inexistantes pour une personne de son âge, confortèrent Maya dans cette impression.

Pourtant la vue qui s’offrait à lui n’avait pas grand chose de réjouissant, rien que de longs Bâtiments gris, pas une once de végétation naturelle, juste quelques plantes ici ou là, décoration inespérée des balcons en béton.

Karim s’approcha de son grand-père et lui parla près de l’oreille d’une voix claire et caressante mais pas aussi forte que ce qu’elle aurait pu l’imaginer. Elle n’entendit pas distinctement les mots, les phrases, mais uniquement le chant léger de sa voix.

Maya ressentit un trouble, elle eut l’impression d’être de trop. Ces deux là étaient unis par une affection profonde et une complicité presque palpable. Admirative de cette peinture semblant sortie de l’atelier de Majorelle, Maya, plongea dans une rêverie aux couleurs orientales.

Elle contemplait de ses yeux larges et fixes le garçon qui se retourna.

- Maya ? apostropha-t-il. Je lui ai parlé de ta demande, il accepte… passe moi tes lettres.

- Oui, tout de suite, réagit Maya.

Elle chercha le courrier dans son sac à dos en tâchant d’être la plus rapide possible, ses gestes étaient saccadés, elle n’avaient plus la commande de ses membres.

- ça va ? demanda Karim, un peu inquiet.

- Si,si… ça va, c’est juste un peu de fatigue. Les voilà, tiens.

Elle lui tendit les lettres, les mains tremblantes.

Une  l’atmosphère troublante régnait. Maya douta une fois de plus à violer l’intimité d’Emma. Mais à cette heure, elle ne pouvait plus reculer. Les yeux mi-clos, elle souhaita s’exclure du lieu où elle se trouvait, désira s’extraire de la réalité qui l’avait ébranlée si durement ces derniers temps.

Karim remis les lettres à son grand père qui chaussa ses lunettes et les lut silencieusement. Le garçon le questionna à plusieurs reprise de son regard de braise, mais le vieillard ne broncha pas. Il resta figé sur le texte, les yeux humides.

Qu’y avait-il dans ces lettres qui puisse tant émouvoir son grand père ? Karim rompit le silence.

- Grand-père ! qu’est ce que tu as ? je ne l’ai jamais vu comme ça, se dit-il.

Mais le vieillard ne lui répondit pas. Il avait l’air ailleurs.

Il se retourna vers Maya qui semblait dormir debout. Il l’interpella.

- Maya ! Maya !

Maya, les yeux fermés, ne réagit pas le moins du monde.

Il s’avança dans sa direction, l’attrapa par les bras et la secoua énergiquement, en vain. Elle perdit connaissance.

Maya était en transe, son esprit vagabondait et s’était mêlé à celui du vieil homme.

Ils étaient sur une plage, face à la mer. Maya fut déconcertée par la force avec laquelle elle avait été attirée dans l’univers de l’homme. Il se tenait droit à ses côtés, géant efflanqué et  malgré tout donnant l’effet d’une grande solidité. Le ciel était lourd, prêt à éclater en orage et la chaleur moite était suffocante. Tous deux ne quittaient pas des yeux la ligne d’horizon et les bateaux éparses qui y cheminaient. Maya, embarrassée, ne trouvait pas la juste formule pour aborder le vieil homme. Elle se contenta de se laisser bercer au son du ressac des rouleaux se brisant sur le sable.

Il prit la parole le premier dans sa langue maternelle. Pourtant, Maya compris tout à fait chacun des mots prononcés, chacune des phrases formées.

- comment cela se peut-il ? se demanda-t-elle. Je suis capable de comprendre cette langue qui m’est étrangère ? Que se passe-t-il à l’intérieur de mon crâne ? je ne ressens aucune douleur, mais ma tête est si lourde !

- Maya, tu possèdes l’œil. Tu vois clair dans l’âme des humains. Dit le vieil homme.

- Je ne sais pas… C’est étrange…

Après un long silence, elle respira profondément, puis elle repris.

- Depuis quelque temps j’ai l’impression d’entrer  dans la pensée des personnes qui me touchent. Comme si mon esprit voyageait dans celui des autres sans aucune limite ni entrave… Dans ces moments je ressens une grande liberté que je ne contrôle absolument pas... Cela me terrifie parfois.

- Aie confiance, ce don peut t’aider à choisir le meilleur chemin qui s’offrira à toi. Mais prends garde cet état n’est sans doute que passager, sache l’utiliser avec prudence et à bon escient.

-  Oui, j’essaierai.

- Quant à tes lettres, ce sont des poèmes qui mettent en garde leur destinataire. Il n’y a rien de ce que tu pensais y trouver. Tout ce que je peux te dire c’est qu’ils semblent avoir été écrits par une grande poétesse, une femme au travail  admirable… Je l’ai rencontrée une fois, il y a très longtemps… C’est son style… Oui… je crois bien qu’il s’agit de Sihême.

- Pourriez-vous me les lire ?

- Mon petit-fils s’en chargera. Maintenant, je dois te laisser.

Il s’éloigna nonchalamment dans la brume de chaleur remontant du sable grillé par le soleil.

 

Maya reprit ses esprits. Elle était allongée sur le lit du grand père, la tête très douloureuse. Ses forces l’avaient abandonnée une fois de plus et elle avait beaucoup de mal à s’arracher d’une sorte de léthargie puissante. Karim se retournant, lui sourit et se précipita à ses côté.

- ça y est Grand-père ! elle a repris connaissance. Alors, Maya ! tu m’as fait une de ces frayeurs !

- C’est mrai ? elle avait des difficultés a articuler convenablement. Elle dut faire beaucoup d’efforts pour émerger.

- T’es tombée, brusquement, comme ça, dans les pommes. Je t’ai, tu m’en excuseras, giflée mais ça n’a rien donné. Alors grand-père t’as touché le front de sa main et il est resté ainsi un bon moment. Puis, tu as repris des couleurs et je t’ai installée sur le lit.

- Hum…

- Oui, grand-père a été guérisseur dans le temps. Je lui ai expliqué ton problème à la tête, et voilà… bon, j’ai ta traduction et figure-toi que ça ne va pas t’aider des masses car ce sont…

- Des poèmes, coupa-t-elle.

- Ben, ça alors ! comment tu sais ça ?

- Je t’expliquerai…

 On avait mis à sa disposition quelques merveilleuses pâtisseries préparées par la maman de Karim et un godet de thé. Maya reprit des forces en dégustant une corne de gazelle enrobée d’une épaisse couche de sucre glace et en se désaltérant de thé.  Le vieillard ne détourna pas une seule seconde son regard des carreaux de la fenêtre, même lorsque Maya, remise, vint le remercier et le saluer.

Elle prit congé de la fabuleuse famille de son ami, non sans un mot attentionné de chacun.

 

Karim la raccompagna jusqu’à l’arrêt de bus le plus proche.

- Je te remercie, Karim, de m’avoir permis de comprendre le message.

- C’est rien… nan, rien du tout… en plus ça a fait plaisir à mon grand-père, ça lui a rappelé sa jeunesse. Alors, tu vois, tout le monde est content, comme ça… Au fait, j’espère que tu ne t’es pas vexée qu’il te réponde pas. Je crois que ça l’a tourneboulé…

Le bus arriva et Maya s’y engouffra mais avant que les portes ne se referment, elle lança au garçon :

- Bientôt, je t’appellerai… tu viendras chez moi et je te présenterai à ma famille ! merci encore…

Le bus s’éloigna et Karim disparut peu à peu.

 

 

 

 

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Published by maya.p.over-blog.com - dans Maya
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